Les deux leaders coréens, l’accord iranien menacé, la fin de l’ETA et les gènes de la guerre

GéoPol revient après une courte absence due à mon séjour en Bavière. J’en profite pour conseiller très vivement la visite de Munich qui me fait penser à Lyon, et je ne peux faire de meilleur compliment. 

Aujourd’hui, on s’intéresse à deux événements très importants de ces deux dernières semaines: la rencontre entre les deux chefs d’État coréens et la menace croissante d’abandon de l’accord nucléaire iranien par Donald Trump. Moins centrale dans les affaires du monde, mais une actualité qui a tout de même son importance, on revient rapidement sur la dissolution annoncée de l’ETA. On enchaîne avec une réflexion indirectement géopolitique: l’influence de la génétique dans la transmission des traumatismes provoqués par la guerre. On finit par deux vidéos, une concernant l’histoire de l’État allemand et une expliquant le statut des ambassades et la protection diplomatique. Bonne lecture!

Kim, Moon et la DMZ
Le 27 avril, les dirigeants de la Corée du Nord (Kim Jong-un) et de la Corée du Sud (Moon Jae-in) se sont rencontrés. Un moment historique, et assez inattendu si l’on se rappelle que la péninsule était en pleine crise nucléaire l’année passée. Une détente express un peu difficile à expliquer sans émettre simplement des suppositions: des accords secrets avec des puissances occidentales ont convaincu Kim Jong-un de jouer les pacifistes; le leader de la Corée du Nord veut déplacer la crise vers les États-Unis pour présenter Trump comme l’ennemi de la région; la Chine veut pousser à l’apaisement… Quelles que soient les raisons, le meeting est intéressant notamment de par sa localisation. Les deux chefs d’État se sont rencontrés sur la Zone Démilitarisée (DMZ) plutôt que dans un tierce pays neutre. Les deux leaders ont même fait quelques pas dans le territoire de l’autre. Ce qui peut paraître juste anodin et symbolique a en réalité son importance puisque les deux pays sont toujours théoriquement en état de guerre, ce qui est rarement une situation adéquate pour venir faire un tour chez l’ennemi.

Les deux leaders évoquent justement le projet de mettre fin à cet état de guerre, mais aussi de dénucléariser la région. Peut-être un bluff de la part de Kim, la nouvelle reste bien accueillie par les différents acteurs liés à la crise. La dénucléarisation poserait toutefois beaucoup de questions techniques quant à son processus, mais aussi quant aux risques qu’elle pourrait entraîner: comment empêcher les ingénieurs ayant travaillé sur le programme nucléaire coréen d’aller vendre leur savoir-faire au plus offrant? 

Anecdote concernant le sommet inter-coréen: le dessert servi, une mousse de mangue, était surmonté d’un petit drapeau représentant une Corée unifiée. Le gouvernement japonais a exprimé son courroux en voyant que les îles Dokdo étaient présentes sur le drapeau, alors que le Japon revendique sa souveraineté sur ce territoire. Le contexte en souligne l’absurdité.

Trump, l’accord sur le nucléaire iranien et l’Europe
Trump n’a jamais caché son aversion pour l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, qui promet la levée des sanctions envers le pays en échange de son abandon de tout programme nucléaire militaire. L’accord promet un système de contrôle et de surveillance assez poussé pour éviter un programme clandestin, mais l’Administration Trump considère le plan trop faible, et trop en faveur de l’Iran. Or, les pays européens voient dans leurs intérêts de maintenir cet accord, par question de sécurité et de non-prolifération, mais également pour des raisons commerciales, les relations marchandes s’étant déjà largement entamées entre l’Europe et l’Iran. 

Pour Foreign Policy, les réactions de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, signataires de l’accord, sont bien trop molles, dénotant une incapacité des puissances européennes de s’élever collectivement contre les États-Unis quand cela semble nécessaire. Emmanuel Macron, qui montre aux caméras sa grande complicité avec le président américain, propose de se poser en médiateur pour un potentiel nouvel accord. Or l’Iran refuse de renégocier des termes qui déjà placent son pays sous une intense surveillance internationale, et qui sont le fruit de longues discussions achevées et signées (on note que, pour l’instant, le signataire ne respectant pas l’accord sont les États-Unis). La position de Macron et ses homologues Merkel et May laissent à Trump le champ libre pour revenir sur un accord qui a le potentiel d’aider à la stabilisation du Moyen-Orient. Au delà du risque de regains de violences, impliquant peut-être un Israël radicalement contre l’accord et potentiellement pour l’intervention militaire, l’abandon de l’accord pourrait mettre dans une position inconfortable les mouvements modérés et réformistes de la vie politique iranienne, qui ont signé le deal. Cela laisserait beaucoup de pouvoir aux conservateurs et mouvements politiques plus belliqueux. Les chefs d’État influents auprès de Trump pourraient, au moins, tenter d’éviter le drame.

L’ETA et la fin des combats
L’organisation séparatiste basque Euskadi Ta Askatasuna (ETA) a annoncé sa dissolution et appelle à la réconciliation. C’est “la fin du dernier conflit en Europe” (de l’ouest). L’ETA prend le chemin de certaines organisations homologues européennes: l’IRA irlandaise dépose les armes en 2005 et le FLNC corse annonce son désarmement en 2014. Ces trois organisations ont marqué l’histoire récente de l’Europe en perpétrant des vagues de violences dans leurs régions respectives pendant plusieurs décennies. Tout comme les FARC colombiens qui ont récemment entamé un processus de paix avec le gouvernement du pays, ces groupes armés considèrent que la guérilla ne porte plus ses fruits dans le monde actuel, et préfèrent promouvoir leur vie politique en suivant les règles du régime en place. Dur à dire si leurs intérêts seront mieux protégés via le système électoral, mais il est sûr que ce sera moins sanglant pour tout le monde.

La guerre et les gènes
Aeon nous propose un essai pas du tout axé géopolitique, mais qui peut nous intéresser quand même: en quoi un événement traumatique, tel une guerre ou un massacre, peut avoir une influence sur le patrimoine génétique de plusieurs générations. On comprend assez instinctivement qu’un traumatisme se transmet à la génération suivante via l’éducation et la transmission de leur histoire (les rescapés de l’Holocauste ont cherché à transmettre leurs témoignages à leurs enfants et leurs petits enfants pour que cette histoire ne se perde pas). Pourtant des chercheurs s’intéressent à la dimension biologique du “traumatisme transgénérationnel”. La transmission du trauma est, au moins en partie, “épigénétique”, c’est-à-dire qu’il ne touche pas la séquence ADN elle-même mais peut influer sur l’action des cellules ayant un rôle sur le génome. Il n’y a pas de mutation de la séquence ADN, mais la manière dont le corps se met en relation avec cet ADN peut être changé pour les générations qui suivent. Ainsi, on remarque que les Afro-Américains ancêtres d’esclaves peuvent avoir des réactions vives lorsque confrontés à la question de l’esclavage, sans que le traumatisme soit entièrement transmis par l’éducation. On note le même phénomène pour les descendants de Juifs rescapés de la Shoah, mais aussi dans beaucoup de populations affectées par un événement historique très marquant. On suppose que c’est le stress de la mère durant la grossesse (même après l’événement) qui joue beaucoup sur cette transmission. Ces découvertes peuvent avoir une certaine importance dans la prise en charge d’affections mentales qui sont très indirectement causées par une guerre. Cela montre aussi à quel point un conflit peut avoir des conséquences sur le très long terme.

Mais parce que la transmission d’un traumatisme reste avant tout culturelle, je conseille très fort l’excellent livre At Memory’s Edge de James E. Young qui s’intéresse à la retranscription de la Shoah dans les arts, mais par des artistes n’ayant pas connu le génocide puisque issus de la génération suivante. Le livre s’intéresse aux différentes manières de représenter l’irreprésentable, un massacre où l’on ne peut honorer personne, mais juste exprimer la perte et le deuil. De Maus à l’architecture du Musée juif de Berlin, l’auteur explique comment les artistes se sont démarqués des codes traditionnels pour commémorer le drame, menant à l’émergence du “contre-monument”. Pour les plus intéressés vous pouvez me demander en privé de vous envoyer mes modestes travaux sur ce livre.

[VIDEO] L’Allemagne, l’unification, la division, la réunification
Puisque j’ai passé une dizaine de jours en Bavière, je me dois d’évoquer notre voisin un minimum. Ça tombe plutôt bien, le vidéaste WonderWhy nous propose une super vidéo sur l’histoire récente de l’Allemagne. D’abord un ensemble de royaumes germaniques sans unité centrale, l’Allemagne devient réellement un État quand la Prusse et l’Autriche, les deux principales entités politiques de la région, s’accordent sur une alliance contre l’ennemi français. Après les deux guerres, deux défaites pour le pays, l’Allemagne est divisée entre les vainqueurs, et devient rapidement un lieu de prédilection de l’affrontement est-ouest. Dans un contexte de guerre froide finissante et de révolutions européennes, les allemands de l’est parviennent à faire tomber les barrières les séparant de l’ouest (le mur de Berlin, mais aussi les frontières nationales). Une vidéo très dense, mais assez exhaustive pour comprendre le destin d’un des pays au centre de notre histoire européenne et mondiale.

[VIDEO] Les ambassades et les diplomates
La chaîne Half as Interesting revient sur le statut des ambassades et la protection diplomatique. Contrairement à l’idée commune, les ambassades ne sont pas une partie du territoire national des ambassadeurs, mais ont un statut particulier qui déroge à la souveraineté nationale du pays hôte: l’ambassade de France aux États-Unis n’est pas un territoire français comme le serait Lyon, mais elle échappe au droit américain et est soumise au droit français. Le cas Julian Assange est un bon exemple pour comprendre cette protection, l’ambassade de l’Équateur le protégeant de la police britannique. Si les autorités anglaises entrent dans le bâtiment pour l’arrêter, c’est un acte de guerre. Dans la même logique, les diplomates sont protégés dans leur vie quotidienne du fait de leur statut, et leur arrestation ainsi que traduction en Justice est impossible tant que le pays d’origine ne décide pas de lever leur protection (une protection qui est étendue à leur famille). 

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