Tristes nouvelles en Syrie, la non-prolifération en question, les vieilles frontières et la géographie de l’Iran

Les traditionnelles nouvelles du Kosovo, cette fois bien riches puisque les élections générales se sont tenues ce dimanche 6 octobre, et ont vu la victoire de l’opposition. Système parlementaire oblige, les deux partis en première position doivent s’entendre pour former une coalition, ce qui a été confirmé quelques jours plus tard. C’est la fin de l’hégémonie des partis précédemment au pouvoir, issus de la révolte armée de 1999 et ayant coopté la vie politique depuis la guerre. L’espoir est grand dans le pays pour que la corruption soit enfin réellement combattue, et pour que le pouvoir central fasse plus d’effort pour une bonne gestion des services publics déliquescents. Le premier parti étant un parti nationaliste albanais de gauche, on s’interroge aussi sur les suites du dialogue entre la Serbie et le Kosovo, dont les rapports sont toujours conflictuels. Le changement d’acteurs peut favoriser des avancées, malgré les positions que le nouveau parti au pouvoir avait pu tenir dans les années précédentes.

Aujourd’hui, on ne parlera pas de la situation très critique au Burkina Faso, où des groupes militants, principalement liés à la mouvance djihadiste, multiplient les attaques sur les régions proches des frontières Nord et Est du pays. Semaine après semaine, les autorités de Ouagadougou perdent le contrôle du terrain dans ces zones isolées et souvent désertiques, au profit de groupes extrémistes reprenant le contrôle localement. Une coalition de groupes islamistes, incluant Al Qaeda et l’État Islamique, utilisent leurs forces dans les pays voisins, notamment le Mali, pour sévir dans le territoire burkinabé. Face à un État faible et corrompu, il ne leur est pas difficile de prendre le contrôle des zones périphériques. Le Monde nous alerte sur cette “guerre qui ne dit pas encore son nom”.

On ne parlera pas non plus des difficultés financières de l’ONU, dues à l’absence des versations de contributions de la part des États membres. Alors que le budget est décidé annuellement en septembre, les transferts d’argent peuvent se faire au cours de l’année qui suit. Alors que nous sommes en octobre, seulement 70% des versements ont été effectués. Ce genre de difficultés se font ressentir de plus en plus souvent ces dernières années. Les récentes coupes budgétaires de l’Administration Trump (les États-Unis étant les principaux contributeurs de l’ONU) ont mis en péril de nombreuses missions, notamment de maintien de la paix. Le désintérêt des États pour l’ONU et l’opinion assez négatif qu’en a le public occidental rendent son travail délicat. Les nombreuses critiques addressées à l’ONU peuvent pourtant souvent être retracées au manque de moyens accordés ainsi qu’aux fortes pressions exercées par les grandes puissances sur des agences censées être indépendantes. L’ONU faillit souvent à sa tâche, mais il est difficile d’imaginer un monde stable si l’organisation mondiale venait à disparaître sans aucun système de remplacement de ces institutions internationales.

En revanche on va parler de la situation dramatique qui se déroule ces jours-ci en Syrie suite au retrait américain, et de la possible prolifération de l’arme nucléaire. On finira avec deux vidéos, l’une sur les plus vieilles frontières encore d’actualité et l’autre sur les défis que l’Iran a vis-à-vis de sa géographie. Bonne lecture!

Les États-Unis, la Syrie et la Turquie
Divisant jusque dans son propre camp, Donald Trump a décidé d’entamer un retrait des troupes américaines du nord de la Syrie, où les soldats étaient déployés en appui aux forces majoritairement kurdes luttant contre l’État Islamique. Il semble que la décision se soit faite en accord avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan, alors que ce dernier comptait lancer une intervention militaire contre les Kurdes, opération qu’il souhaite mener depuis maintenant plusieurs années. Dans les précédents numéros, on a déjà beaucoup parlé des Kurdes et de l’ambivalance de la Turquie à leur propos, mais rappelons seulement qu’Ankara considère que les forces armées kurdes du nord de la Syrie sont liées à la rébellion indépendantiste du PKK que les forces turques combattent sur leur propre territoire. L’objectif d’Erdoğan est de créer une “zone tampon” de trente kilomètres entre la frontière syrienne et les zones contrôlées par les Kurdes au sud, zone où il pourrait relocaliser les réfugiés syriens qui ont fui dans son pays en grand nombre. Un plan qui semble complètement aberrant, tant il paraît invraisemblable de reloger des milliers de réfugiés dans une zone désertique où toute gouvernance est absente (si l’on part du principe que son opération militaire repousse avec succès les autorités kurdes). 

La Turquie a attendu une poignée d’heures seulement suivant le départ des premières troupes américaines avant d’entamer ses premiers bombardements sur des villes kurdes frontalières. Une nouvelle intervention turque, après son invasion partielle du nord de la Syrie en 2016, qui est donc permis par le vide laissé avec le départ des soldats américains, dernier rempart protégeant les forces kurdes aux capacités bien inférieures à une armée régulière. Outre le fait que notre éthique devrait pousser à soutenir les forces kurdes ayant été les principaux acteurs du démantèlement de l’État Islamique, on peut voir deux autres conséquences plus purement géopolitique (comprendre plus pragmatiques).

Premièrement, le retrait américain sonne comme un aveu de défaite de l’Occident dans la guerre syrienne, laissant le terrain libre à Damas et à ses alliés russe et iranien pour reprendre le contrôle sur l’ensemble du territoire, y compris dans le nord occupé par les Kurdes. La catastrophe humanitaire qui approche avec l’intervention turque pourrait être amenée à durer avec la volonté du gouvernement syrien de reprendre contrôle sur l’ensemble de son territoire, potentiellement avec fermeté. Il est difficile d’imaginer un tel processus sans violations des droits de l’homme comme le gouvernement de Al-Assad a su nous démontrer à maintes reprises.

Deuxièmement, il faut se rappeler que les Kurdes détiennent actuellement des milliers de prisonniers issus des rangs de l’État Islamique, capturés au combat. Alors que les nations occidentales refusent de rappatrier leurs propres citoyens enfermés dans les geôles kurdes, la situation sur place devenait de plus en plus compliquée ces derniers mois, les prisons étant peu équipées, et devenant des lieux où l’idéologie de l’État Islamique peut continuer à vivre avec vivacité. L’intervention militaire turque met en péril la sécurité de ces infrastructures, et peut présenter un risque de fuite de ces djihadistes déjà embrigadés et entraînés militairement. D’expérience, on sait que la Turquie fût assez peu regardante sur les soldats de l’État Islamique dans le passé, mettant en priorité sa lutte contre l’indépendantisme kurde. Les forces kurdes détiennent environ 10 000 djihadistes dans leurs geôles. Une libération dans la nature de centaines voire de milliers de potentiels terroristes représente une menace considérable pour la sécurité au delà du Moyen-Orient. Alors que les forces kurdes encadrant ces prisons doivent assister les zones attaquées au nord, on reçoit les premières informations mentionnant des émeutes dans les prisons de djihadistes sous-surveillées. :

En attendant, Erdoğan vient d’ouvertement menacer l’Europe de laisser passer les 3,6 millions de réfugiés syriens qu’il accueille depuis des années si jamais l’UE qualifiait son intervention militaire “d’occupation” ou “d’invasion” (ce que l’intervention est très clairement). C’est ainsi qu’un dictateur étranger a le pouvoir de mener par le bout du nez tout un continent de nations. Une situation créée par l’UE elle-même, qui compte sur la Turquie depuis le début du conflit pour être un rempart, sans imaginer aucune autre situation d’accueil contrôlé et réparti pour les réfugiés. Deux jours après le début de son opération, on soupçonne les premiers massacres de civils opérés par les paramilitaires pro-turcs engagés dans l’avancée.

La bombe nucléaire et sa prolifération
On se complait souvent dans l’idée qu’aucune guerre nucléaire ne verra le jour grâce au pouvoir de la dissuasion, et que le monde se dénucléarise puisque la guerre froide est terminée. Foreign Affairs vient remettre en cause ces confortables opinions dans un essai revenant sur quelques réalités contemporaines.

Il est évident qu’il faut mentionner le récent retrait des États-Unis d’un traité majeur de limitation dans la possession des missiles longue-portée, mais il faut aussi rappeler qu’un autre traité essentiel pour le désarmement nucléaire entre les US et la Russie arrive à échéance en 2021, et il n’est pas certain qu’il soit reconduit. La fin de ces obligations légales permet aux deux grandes puissances de développer à nouveau leur arsenal nucléaire, qui doivent également considérer la menace de pays comme la Chine qui ne sont pas limités par des traités. 

Bien que ces traités structurent la non-prolifération nucléaire mondiale, ils ne sont pas la seule raison pour laquelle les États s’empêchent de construire des bombes atomiques aux quatre coins du monde. Pendant des années, les États-Unis ont cherché à exercer un contrôle sur ces questions, notamment en promettant une protection nucléaire à ses alliés. Par exemple, Washington assure à l’Europe sa protection contre une quelconque attaque russe, réprimant ainsi toute motivation à la Pologne, l’Allemagne ou la Corée du Sud, par exemple, de démarrer leur propre programme nucléaire. Or la politique étrangère des États-Unis est en brusque évolution, notamment sous l’Administration Trump qui remet en question de vieilles alliances et les accords de sécurité. Cela pose la question de la stratégie que devraient employer que les pays traditionnellement protégés par les Américains. Alors que la superpuissance avait pour habitude de dissuader les États de se nucléariser grâce à d’importantes sanctions, la remise en cause de l’hégémonie des États-Unis et la fracturation de son réseau d’alliances rend la menace moins terrible pour des États cherchant à s’approprier les technologies militaires tabous.

Imaginez vous stratège en chef de la Corée du Sud. Depuis la guerre de Corée des années 1950, les États-Unis assurent votre protection contre le voisin nord-coréen. Cela implique de promettre une réponse nucléaire dévastatrice si Pyongyang se décidait à lancer lui-même une attaque nucléaire. Mais dans les récentes années, l’allié Trump se met à se plaindre des coûts exorbitants de cette protection militaire, vous demande d’augmenter votre contribution, évoque l’idée de retirer une partie de ses moyens militaires déployés… et commence à discuter avec Kim-Jong Un. Il est normal que Séoul se mette à paniquer, et cherche à booster ses propres moyens de défense, qui ne dépendraient pas d’une puissance erratique. Cette situation, on la retrouve aussi en Europe avec la désagrégation de l’OTAN, et à Taiwan avec les risques acrus d’intervention chinoise, Alors qu’on subit une vague de chefs d’États autoritaires dans le monde, ces derniers sont plus susceptibles d’entamer un programme nucléaire pour défendre leur image d’homme fort et pour montrer qu’ils assurent la sécurité de leur territoire. Pensez au jeune prince saoudien, qui menace de développer sa propre arme nucléaire si l’Iran arrive à s’en doter, à Recep Tayyip Erdogan en Turquie qui mène ses propres interventions militaires en Syrie, ou à des leaders comme Viktor Orban en Hongrie, très portés sur les questions militaires et sécuritaires. Il serait très coûteux aux États-Unis de proposer des sanctions drastiques à ses propres alliés, dont les trois dirigeants cités ici font partie. La non-prolifération n’est peut être pas si éternelle qu’elle n’y paraissait.

[VIDEO] Les frontières et l’Histoire
Les frontières internationales ont tendance à beaucoup évoluer au gré des siècles. La notion de frontière elle-même serait assez anachronique avant le 16ème siècle, où le féodalisme rendait plus floues les séparations entre royaumes ou empires. Pourtant certaines d’entre elles perdurent depuis des temps très reculés. WonderWhy donne une liste explicative des plus vieilles frontières n’ayant pas évolué à travers les âges. Andorre est un exemple de pays créé au Moyen-Äge pour participer au jeu des puissances voisines, et qui a su survivre en tant qu’État jusqu’à aujourd’hui, malgré sa situation étrange et d’un autre temps. La République de San Marino, dans une situation relativement similaire, a elle aussi survécu à l’épreuve du temps, ayant été fondée au 3ème siècle, mais ayant atteint ses frontières actuelles au 15ème siècle. La frontière portugaise est une des plus vieilles frontières inchangées en Europe, fixée dès le 13ème siècle.
Évidemment, les frontières naturelles ont tendance à ne pas vraiment évoluer, et c’est pourquoi certaines frontières administratives perdurent. La frontière entre la Roumanie et la Bulgarie, séparées par le Danube, peut être retrouvée jusque dans l’Empire Romain, dont c’était la limite septentrionale. De même, les Pyrénées ont séparé la France de l’Espagne depuis de nombreux siècles, et l’Himalaya sépare l’Inde de la Chine, son immensité dissuadant les deux puissances d’entrer en conflit depuis toujours.

[VIDEO] L’Iran et sa géographie
Malgré son titre peu académique et peu poli, cette vidéo de RealLifeLore nous renseigne plutôt bien sur les défis que pose la géographie naturelle de l’Iran pour son propre développement. Le pays est doté de chaînes montagneuses utiles pour jouir d’une protection face à de potentielles invasions venant de l’Ouest et du Nord. Pour autant ces reliefs sont aussi un challenge pour les autorités centrales, qui doivent acheminer biens et services publics dans des coins reculés, où des poches de civilisation développent des cultures différentes les unes des autres. 

Historiquement, la Perse s’est toujours étendue plus facilement à l’Ouest qu’à l’Est ou au Nord, régions inhospitalières désertiques et montagneuses. Encastrée dans sa localisation actuelle, l’Iran est l’un des plus vieux pays du monde dues aux difficultés à l’envahir, mais c’est aussi un pays facilement isolé. Les découvertes de poches de pétrole ont rendu l’État plus riche, mais ces réserves se trouvent dans l’endroit le plus vulnérable du territoire, à l’Ouest des montagnes Zagros, sur une zone très facile à envahir depuis l’Ouest (où se trouve l’Irak, longtemps ennemie de l’Iran) et très difficile à défendre depuis Téhéran. Cette région vulnérable, le Kuzhestan, fut le premier bout de territoire envahi par les troupes de Sadam Hussein lors de la longue guerre Iran-Irak des années 1980. 

L’Iran se retrouve donc vulnérable sur certains points. Mais le pays dispose d’un atout stratégique de taille, dont on a reparlé récemment: son accès au détroit d’Ormouz. Centre névralgique du commerce international, Téhéran peut menacer de déstabiliser le monde entier, et notamment l’ennemi américain, en perturbant l’accès à ce passage essentiel des navires marchands. Une stratégie de provocation qui a un retentissement assez énorme pour que l’Iran s’accroche à cette méthode très précieuse, et menace régulièrement, par les actes, d’employer les gros moyens.

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