L’Algérie dans le trouble, les grandes puissances en conflit, la fracture musulmane décriée à tort

Les traditionnelles nouvelles du Kosovo, qui a fêté ses 11 ans d’indépendance récemment. Une indépendance non-reconnue par les autorités serbes, ainsi que par d’autres pays comme la Russie, la Chine, l’Espagne ou la Grèce. Des célébrations importantes donc dans la majorité du pays, mais boudée dans les enclaves serbes, où les pouvoirs locaux répondent encore de Belgrade. Cet anniversaire a encore montré la schyzophrénie d’un pays toujours en crise de statut, vingt ans après la guerre.

Aujourd’hui on ne parlera pas du drame qui a eu lieu à Christchurch, en Nouvelle Zélande, le 15 mars dernier. Un terroriste nationaliste aux convictions troubles (son manifeste alliant haine de l’islam et des Turcs, apologie de la Chine, défense de l’environnement) est entré dans deux différentes mosquées pour abattre les fidèles en pleine prière. L’attaque a fait cinquante morts, un événement sans précédent dans la petite nation d’ordinaire très pacifiée. Cette attaque en rappelle bien d’autres fomentées par l’extrême-droite ces dernières années, on en parlait déjà ici. À noter que les autorités néo-zélandaises ont mis trois jours à bannir les fusils d’assaut de la vente dans tout le pays alors que les États-Unis continuent de libéraliser la vente d’armes de guerre malgré le nombre conséquent de tueries de masse.

On ne parlera pas non plus de la fin annoncée proche du territoire de l’État Islamique. Les Forces Démocratiques Syriennes, coalition armée kurdo-arabe soutenue par les États-Unis, sont en pleine offensive sur la dernière poche de résistance de Daech, à l’est du pays, le long de l’Euphrate. Une offensive difficile, l’État Islamique ayant déployé de nombreux pièges dévastateurs, comme à son accoutumée. On n’en parlera pas ici car, comme souvent évoqué dans cette newsletter, la fin du territoire ne signifie pas la fin de l’organisation, qui existe toujours clandestinement et continue de promouvoir des méthodes de guerrilla et d’attentats-suicide. Rappelons également que l’État Islamique a ses franchises dans plusieurs États, et exerce toujours une grosse influence en Libye, aux Philippines, et dans la région des Grands Lacs en Afrique. 

En revanche on parlera aujourd’hui de l’Algérie de Bouteflika, du retour des conflits entre grandes puissances, des raisons des divisions au Moyen-Orient, et on finira par deux vidéos, une comparant le Rwanda et Singapour, l’autre détaillant l’histoire de la fin de dix États. Bonne lecture!

L’Algérie et son chef
Depuis des semaines, la jeunesse algérienne se soulève en masse. Entre l’esprit du printemps arabe et celui des gilets jaunes, la raison de la cristallisation des colères est l’annonce par le gouvernement d’une candidature pour un cinquième mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier, Président depuis bientôt 20 ans, souffre d’une condition de santé extrêmement diminuée depuis sont AVC de 2013, mettant en doute sa capacité à gouverner. La volonté de rester en place met en lumière une sorte de masquarade, où les élites algériennes maintiennent artificiellement sa figure historique au pouvoir pour conserver leur régime politique. Évidemment, la jeunesse des grandes villes veut se défaire de ces manipulations, et se bat pour du changement et une meilleure démocratie.

Mais pour comprendre un peu les enjeux, il est important de comprendre qui est Abdelaziz Bouteflika, et comment il a consolidé son pouvoir depuis les années 1990. Beaucoup en France ne connaissent que très mal l’histoire de l’Algérie après son indépendance. Un des événements fondateurs de l’Algérie telle qu’elle existe aujourd’hui est sans aucun doute la sanglante guerre civile démarrée en 1991. Alors que le pays entame sa transition d’un pays socialiste à parti unique vers une “République populaire et démocratique”, le mécontentement gronde, une grande partie de la population étant excédée par la crise économique suivant le deuxième choc pétrolier. Dans l’opposition, une voix se fait de plus en plus entendre, celle de l’islamisme, portée principalement par le Front Islamique du Salut. Cette coalition de mouvements plus ou moins radicaux gagne les élections législatives de 1991. Le gouvernement, toujours issu du traditionnel parti de libération nationale au pouvoir depuis l’indépendance, hésite sur la marche à suivre. Doit-il accepter de gouverner conjointement avec une majorité législative islamiste? Doit-il utiliser la force pour repousser la menace fondamentaliste? C’est l’armée qui prendra les choses en mains, forçant le président en place à démissionner, annulant les élections et prenant le pouvoir. Les islamistes entament une guerrilla visant tant les élites que les civils. Les troubles atteinrent même la France, avec plusieurs attentats fomentés par le Groupe Islamique Armé issu de ce conflit. La guerre civile prend fin en 2002, après 11 ans de vagues d’attentats, de massacres et de junte militaire.

En 1999, Abdelaziz Bouteflika, ancien combattant reconnu de l’indépendance, est élu à la Présidence. Il ménera une politique de concorde nationale, proposant l’amnistie pour de nombreux islamistes accusés d’infractions mineures s’ils acceptent de se rendre. En parallèle ont lieu des négociations avec des groupes islamistes pour leur faire accepter de déposer les armes. Ces mesures permettent un retour au calme relatif, et amènent quelques années plus tard à la fin de la “décennie noire”. Bien que l’islamisme ne soit pas vaincu, aujourd’hui encore, la fin de la guerre civile a permis à la société algérienne de retrouver une certaine stabilité. Depuis ce jour, Bouteflika est un Président indétrônable, malgré son actuel état léthargique. 

Le mouvement social traversant principalement les grandes villes algériennes montre une fracture générationnelle. Les jeunes se soulèvent contre une vieille figure traditionnelle du pouvoir, une figure aujourd’hui obsolète, qui ne tient que par sa légitimité historique. Ce genre de figure historique et militaire, comme De Gaulle le fût en France, aide à cimenter la cohésion nationale à la suite d’un conflit ou d’un drame. Mais, vingt ans plus tard, cette légitimité s’essouffle avec l’arrivée d’une nouvelle génération qui n’a pas connu les troubles en question, ou du moins pas à l’âge adulte. On ne peut s’empêcher de penser aux Printemps Arabes, qui n’avaient qu’affecté superficiellement l’Algérie à l’époque, mais dont on retrouve l’esprit cette fois-ci. Comme pour ces mouvements précédents, le risque de supprimer cette figure historique et ce régime tenace sans transition douce est le retour d’un islamisme actif sur la scène politique, voire militaire. Ces craintes ne doivent pas être une excuse pour défendre des régimes autoritaires, mais il convient de prendre conscience de la menace, surtout au vu du passé traumatique de l’Algérie.
 

La paix des puissances et sa fin
On considère souvent la fin de la Guerre froide comme un événement essentiel notamment parce qu’il célèbre la victoire de l’ordre libéral occidental. Certains imaginent alors un monde pacifié sous l’égide du gendarme américain, d’autres envisionnent un monde traversé de guerres culturelles plutôt qu’idéologiques. Dans tous les cas, beaucoup ont avancé une idée: il n’y a plus de risque d’affrontement global entre grandes puissances. Ce que le monde a observé depuis, ce sont plutôt des conflits locaux, où certains États cherchent à devenir le leader régional. On le voit tout particulièrement au Moyen-Orient avec un affrontement constant entre Iran et Arabie Saoudite, puis plus récemment la Turquie. On le voit aussi en Asie, avec la Chine qui cherche à affirmer sa prédominance dans la région, au grand dam de tous ses voisins. 

Or Hal Brands et Charles Edel soutiennent une idée un peu perturbante dans leur nouveau livre, résumé dans The National Interest: cette paix entre puissances globales est terminée. Les conflits régionaux ne sont plus ce qui marque les relations internationales, mais bien l’agressivité de grandes puissances (Chine, Russie, Iran) envers les États-Unis. Le cas chinois est intéressant, puisque le pays s’est effectivement imposé comme chef incontesté dans sa région, et désormais peut se permettre de pousser son expansion non seulement au dépit d’alliés locaux des États-Unis (notamment dans la mer méridionale de Chine, avec les constructions hâtives de bases militaires sur de nombreuses petites îles inhabitables) mais aussi en allant à l’encontre des États-Unis eux-mêmes, en cherchant à s’accaparer une bonne moitié de l’océan Pacifique (où les États-Unis sont toujours très présents). Cela passe par du “harcèlement” de navires et avions américains, de l’intimidation d’alliés des États-Unis, de pressions économiques et diplomatiques. Dans les faits, les US perdent de l’influence dans cette région, et ne pourront bientôt plus soutenir crédiblement leurs alliés sur place (on peut penser notamment à l’île de Taïwan, menacée d’invasion par la Chine).

Depuis l’humiliation post-guerre froide, la Russie a retrouvé de sa superbe, et sa puissance nouvelle lui permet de chercher à exercer son influence plus loin que sa seule périphérie (où elle est toujours très active, on pense notamment aux politiques agressives en Ukraine et dans le Caucase, ainsi que les menaces dans les pays baltes). La stratégie de la Russie consiste à saper l’influence de l’OTAN en Europe (dans les Balkans et l’Europe de l’Est notamment), et d’assurer une alternative au monde occidental en défendant certains régimes comme en Syrie ou au Venezuela. Les menaces d’expansion physique de la Russie viennent confronter directement la puissance américaine. La Russie n’est plus cantonnée à une stratégie de survie face à l’écroulement de son empire, mais revient sur le devant de la scène comme rival sérieux de Washington.

L’Iran tente de plus en plus agressivement d’exporter son idéologie révolutionnaire dans le Moyen-Orient (notamment en Syrie, en Irak et au Yémen) pour contrer l’influence américaine ancrée dans la région. Les méthodes sont de plus en plus brutales, avec la présence de milices chiites dans plusieurs pays pour s’implanter durablement ainsi qu’attaquer des rivaux (le Hezbollah et ses attaques contre Israël, les Houtis et leurs attaques contre l’Arabie Saoudite).

En parallèle, ces puissances anti-américaines voient leur coopération s’accroître dans les récentes années. La Chine et la Russie développent leurs partenariats économiques et militaires, l’Iran appuie les opérations russes en Syrie. En découle la formation d’une coalition anti-américaine qui propage un discours puissant, y compris dans le monde occidental, et gagne rapidement en force. Le retour des rivalités sérieuses entre grandes puissances amène les risques sécuritaires qui y sont liés: retour des courses à l’armement (y compris nucléaire), escarmouches entre armées, revendications de frontières, transition des pouvoirs… On assiste à un changement important du système international, et il convient d’être vigilant sur les conséquences que cela implique.

Le Moyen-Orient et la raison de ses divisions
On entend à longueur de temps parler de la division entre chiites et sunnites au sein de l’Islam, soi-disant la raison d’être de tous les maux du Moyen-Orient. Cette vision simpliste et binaire est de plus en plus fausse, comme nous l’explique The New Yorker. Les raisons des conflits au sein de la région sont bien plus liées à des questions de puissance, d’expansion économique et de sécurité. La rivalité entre Iran et Arabie Saoudite prend bien plus de sens sous le prisme d’une bataille pour être la première puissance de la région (comme évoqué ci-dessus), et qui s’immisce dans des conflits armés tels le Yémen (qui part d’un mouvement de revendications sociales plus que religieuses). La Turquie sunnite a pour principal ennemi les Kurdes, également sunnites. Les pays du Golfe rivaux sont de même obédiance. L’intense crise diplomatique entre la Turquie et l’Arabie Saoudite après l’assassinat de Jamal Khashoggi a lieu entre deux pays sunnites rivaux. Le Qatar sunnite s’est beaucoup rapproché de l’Iran chiite, pour des raisons économiques, ce qui a attiré les foudres des différents voisins craignant la prédominance de l’Iran. Même l’État Islamique, finalement, a fait bien plus de victimes sunnites que chiites dans sa guerre pour s’étendre territorialement. Différents groupes islamistes sunnites se battent entre eux pour des questions de pouvoir.

Il est important de noter que cette dichotomie est souvent une très mauvaise analyse pour expliquer les relations internationales et les conflits en cours, même lorsque l’on parle de groupes extrêmistes. Les facteurs de destabilisation sont bien plus liés à des questions politiques et économiques, et à un jeu de pouvoir entre grandes puissances. Les Sunnites représentent une grande majorité de la population arabe (environ 80%). Les nations sunnites vont donc avoir plus tendance à s’affronter entre elles pour gagner du pouvoir au sein du monde sunnite que d’être agressives envers les 20% de Chiites voisins. Contrairement à ce que les tenants du “choc des civilisations” arguent, la culture et notamment la religion ont bien peu d’importance dans le jeu géopolitique, et sont tout au plus des outils d’influence pour certaines puissances, mais pas une raison de partir en guerre.

[VIDEO] Le Rwanda et Singapour
La comparaison ne semble pas vraiment évidente à première vue, et pourtant Wendover Productions se colle à l’exercice le temps d’une vidéo: et si le Rwanda était à l’Afrique ce que Singapour est à l’Asie? En effet les deux pays sont des exemples continentaux de lutte contre la criminalité, contre la corruption, mais aussi de croissance économique et de développement très rapides. Des évolutions accélérées que peu pouvaient envisager quelques décennies auparavant. À l’inverse, c’est là où les deux pays pèchent, la démocratie est très imparfaite dans les deux régimes, dirigés de manière paternaliste, pendant des durées de règne personnel très longues (le Président du Rwanda est au pouvoir depuis 2000, le Premier Ministre de Singapour depuis 2004). La vidéo continue avec d’autres points de similitude intéressants, notamment l’importance des compagnies aériennes nationales dans ces deux pays (la spécialité de l’auteur de la chaîne). Un bon moyen de comprendre le fonctionnement de petits pays à succès récent. 

[VIDEO] Les États et leurs fins
Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’existence des États n’est pas figée dans la pierre, et tout comme leurs frontières se transforment constamment, les États naissent et disparaissent. Eskify nous donne 10 exemples de pays auparavant souverains, aujourd’hui disparus. Certains sont assez peu connus, comme le Sikkim, d’autres sont étonnants, comme le Vermont. Les raisons de leurs apparitions puis disparitions sont aussi insolites que variées, et donnent d’insolites détails de l’Histoire des relations internationales.

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