Une offensive à Tripoli, des dragons nucléaires et un récit (in)humain

Aujourd’hui on ne parlera pas de la décision américaine d’envoyer un porte-avion au Moyen-Orient, visant clairement l’Iran. Une addition dans le conflit, pas encore ouvert, entre les deux pays. La mesure montre une nouvelle fois la tendance de Donald Trump à alimenter les crises plutôt que chercher le compromis. Considérant son pays comme une puissance incontestée, il se pense en capacité de faire constamment pression par la force plutôt que par la diplomatie et la négociation. Une autre piste pour affirmer que l’homme d’État est une grande menace pour la sécurité internationale dans son ensemble.

Étonnamment, on ne parlera pas non plus de la tentative, apparemment ratée, de coup d’État au Venezuela. Le leader de l’opposition, dont on a parlé ici, a démarré l’insurrection depuis une base militaire attenante à l’aéroport de Caracas. Les soldats désertant pour soutenir sa cause ont affiché un brassard bleu, et se sont positionnés sur un échangeur d’autoroute stratégique, repoussant les soldats loyalistes à Nicolás Maduro. Juan Guaidó, clamant sa légitimité de nouveau chef d’État du pays, a appelé le peuple de Caracas à se soulever pour participer à sa marche vers le pouvoir. Un appel entendu, réunissant de grosses foules dans la capitale et au-delà, mais une mobilisation tout de même insuffisante. Surtout, les désertions de soldats, sur lesquelles Guaidó comptait, ont été peu nombreuses, l’appareil militaire restant loyal au gouvernement en place. On n’en parlera pas, donc, car ce n’est pas la première fois que le chef de file de l’opposition échoue dans sa tentative de prise de pouvoir. On peut néanmoins surveiller l’attitude des États-Unis, qui n’excluent pas une intervention militaire.

En revanche, on va parler de l’offensive sur Tripoli, de Game of Thrones (oui oui) et des habitants de l’État Islamique. On finira par une vidéo retraçant l’Histoire et les enjeux du Cachemire.Bonne lecture!

La Libye, son gouvernement, son maréchal et sa capitale
Depuis la chute du colonel Kadhafi en 2011, la Libye est traversée de divisions internes parfois violentes. Une nouvelle étape a été franchie en avril 2019, lorsque le Maréchal Haftar a lancé une offensive sur la capitale Tripoli.

La principale division au sein du pays, on en parlait déjà il y a un an, vient du fait que les deux chambres parlementaires revendiquent le pouvoir. La chambre des représentants, basée à Benghazi, est soutenue par l’armée du Maréchal Haftar. Mais le Haut Conseil d’État, siégeant à Tripoli, est derrière la mise en place du “Gouvernement d’Accord National”, le gouvernement à tendance islamiste reconnu comme gouvernement officiel de la Libye par la communauté internationale (et donc représenté à l’ONU). Ces dernières années, le Maréchal Haftar a consolidé sa présence dans l’est libyen, d’abord en repoussant les troupes de l’État Islamique qui contrôlait certaines villes côtières stratégiques comme Sirte, puis en imposant sa présence dans les localités acceptant mieux cet ancien dignitaire du régime Kadhafi que le gouvernement officiel incompétent et en proie à des divisions internes. Au final, fin mars 2019, le territoire du Maréchal Haftar dépasse largement en taille celui du gouvernement officiellement reconnu internationalement, qui ne tient que la région de Tripoli à l’aide de milices provenant de divers groupes islamistes. Le chef de l’armée libyenne, profitant de l’instabilité en Algérie (pays proche du gouvernement libyen) et pensant surfer sur les mauvaises relations entre les milices présentes à Tripoli, lance une attaque surprise sur la capitale le 4 avril 2019. Les troupes du maréchal avancent rapidement jusqu’à l’aéroport de la ville, mais rencontrent plus de résistance que prévu, et se voient, un mois plus tard, toujours incapables de réellement pénétrer dans l’enceinte de la ville. 

Les réactions internationales pleuvent rapidement, condamnant l’attaque qui, évidemment, entâche toutes les tentatives de processus de paix et de mise en place d’un gouvernement qui serait réellement d’union nationale. Le Maréchal voulait mettre le monde devant le fait accompli une fois la capitale envahie, et une fois le gouvernement adverse devenu virtuellement inexistant, un résultat qui n’a pas été atteint. Mais si les canaux de communication officiels condamnent la violence, la France se retrouve accusée d’avoir tenté d’aider secrètement les troupes du Maréchal. Le 14 avril, treize citoyens français armés, disposant de passeports diplomatiques, tentent de franchir la frontière tunisienne pour rejoindre les zones de trouble. Quelques jours plus tard, des médias affirment que Donald Trump s’est entretenu avec Haftar par téléphone, et lui aurait apporté son soutien. Il est possible que, si la stratégie militaire initiale du Maréchal n’ait pas marché, jouer sur la longue durée avec un puissant “siège” de la capitale pourrait bien cette fois mettre les grandes puissances face au fait accompli: il est le plus puissant en Libye.

Game of Thrones et les armes nucléaires
C’est la période où tout le monde parle de Game of Thrones, on ne saurait donc s’en priver. Le Bulletin of Atomic Scientists propose un essai intéressant: et si les dragons de Daenerys seraient à son monde ce que les armes nucléaires sont au nôtre? La comparaison est assez évidente de prime abord, puisque les dragons sont utilisés comme arme de guerre dévastatrice, et font de leur détentrice la personne la plus puissante du monde fictif. Mais cela interroge sur beaucoup de problématiques liées à l’armement nucléaire. Bien sûr, par respect pour les fans dont je fais partie, ni le lien ni mon article ne présentent de spoilers.

Dans les premières saisons, les dragons qui viennent de naître sont encore trop faibles pour être utilisés comme armes. À ce stade, la menace pour Daenerys est qu’un adversaire tente de voler ses créatures, voire qu’il les achève pour éliminer la menace. Se doter d’un arsenal nucléaire est également un processus long, qui prend plusieurs années et requiert beaucoup de discrétion, afin d’éviter le vol de technologies mais surtout la destruction des centres de recherche et de production. C’est pourquoi l’arsenal israélien est entouré du plus grand secret (le pays n’a toujours pas annoncé le posséder) et a vraisemblablement été mis en place dans des laboratoires sous-terrains, technique répliquée dans d’autres pays ayant acquis plus récemment l’arme nucléaire (le Pakistan et la Corée du Nord par exemple).

Maintenant que ses dragons sont de taille adulte, prêts à embraser des troupes entières, se pose la question de la dissuasion. Daenerys est la seule au monde à détenir ce type d’arme dévastatrice, un cas que l’on ne connaît pas dans notre monde réel. Les partisans de la force nucléaire comme élément stabilisateur (tel Kenneth Waltz) ne pensent pas seulement que la dissuasion entre deux pays leur évite le conflit, mais ont également théorisé qu’en cas de monopole de l’arme le monde sera également sous une situation stable, car l’utilisation d’une telle arme sans “bonne raison” relève de la folie, et qu’un décideur rationnel n’irait jamais jusque là. Pour le courant “réaliste” en Relations Internationales, les États sont par essence des acteurs rationnels, donc une telle situation n’arriverait pas de toutes manières. C’est une manière un peu obsolète de penser, surtout à l’ère de Trump, et cela invite à nous interroger sur la potentielle politique d’un chef d’État irrationnel, voire fou. Et c’est bien ce qu’il se passe quelques années avant le début de la série, lorsque le “Mad King” ordonne de brûler la capitale plutôt que de se rendre. Kenneth Waltz affirme que les colonels d’une puissance nucléaires refuseraient de suivre un ordre meurtrier doublé d’absurde. La série prend le même parti, puisque Jaime Lannister assassine le roi au lieu d’obéir. On reste tout de même en droit de douter de l’automatisme d’une telle réaction dans le monde réel, la psychologie humaine étant un peu plus complexe que de telles affirmations.

L’essai pousse la comparaison sur plein de sujets: les trois dragons représentent la triade nucléaire (dont on a déjà parlé), les fausses rumeurs qui accompagnent la nouvelle présence de dragon/d’un programme nucléaire, les potentiels accidents, les dragons ne permettent pas nécessairement de gagner la guerre dans des régions peu denses (comme Dorne ou le Vietnam), et encore moins de consolider son pouvoir après la victoire… Une intéressante réflexion pour comprendre les enjeux de l’arme nucléaire

L’État Islamique et ses habitants
On a souvent évoqué l’État Islamique en parlant assez froidement de sa puissance de frappe, de son nombre de soldats, de sa capacité à organiser des attentats partout dans le monde, etc. On connaît ses leaders comme étant d’abjects criminels, et l’on sait que l’autoritarisme règnait sur les territoires conquis. Mais il est tout de même important de lire ce témoignage paru dans The Atlantic, relatant la vie sous Daech au sein d’un village syrien. Une histoire à dimension humaine, où l’on saisit l’ampleur de l’horreur ainsi que sa banalisation, la difficulté à survivre dans une prison à ciel ouvert pendant plusieurs années, où tous sont contraints de se soumettre à des règles strictes. La menace de sévères sanctions y était toujours cruellement visible sur la place centrale, où gisaient les corps des suppliciés. L’article montre l’emprise de l’organisation sur les populations locales, l’impunité totale de ses soldats, la politique de la terreur qui sévissait partout. Mais il évooque aussi la bureaucratie, les institutions qui sont propres à un État, bien que celui-ci soit dysfonctionnel et porteur d’horribles valeurs. Pendant plusieurs années, les villageois ont vécu une autre réalité, enfermés dans un système totalitaire qui les dépassait. 

Le village en question est proche de Deir Ezzor, dernier territoire libéré, en mars 2019.

[VIDEO] Le Cachemire, ses voix et son Histoire
On en avait déjà parlé ici, en retraçant la crise récente entre l’Inde et le Pakistan tournant autour de ce petit territoire montagneux. Vox propose mieux que mon article: une vidéo de dix minutes très efficace pour comprendre l’histoire des tensions qui règnent encore aujourd’hui. Brièvement, la vidéo donne aussi la parole aux gens vivant au Cachemire, des civils pris entre deux feux, condamnés à un conflit éternel qu’ils n’ont pas voulu.
Vox propose aussi une vidéo sur la division entre Inde et Pakistan à l’indépendance, en retraçant les étapes précédant cette séparation, et le rôle des Brittaniques dans ce processus. Comme les puissances coloniales l’ont souvent fait au cours d l’histoire, la Grande Bretagne a continué de tracer les frontières d’un pays lointain, arrangeant certaines populations par rapport à d’autres et provoquant un des déplacement de populations les plus importants de l’Histoire. Des décisions qui ont généré des troubles encore présents de nos jours.

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